Mise à jour le 12 octobre
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Vendredi 20 octobre 2017 19:51 (Paris)

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Port-au-Prince dans la peur d’un nouveau chaos

La situation devient de plus en plus inquiétante à Port-au-Prince, la capitale haïtienne. Chaque jour apporte une nouvelle scène de crime. Meurtres, incendies criminels, enlèvements, larcins, importantes saisies de drogue ; ces violences se multiplient depuis le début de l’année.

Courtoisie : Rédaction Caraïbes FM

« Il est difficile de passer une journée sans recevoir au moins deux cadavres de blessés par balles depuis quelques temps », note un employé de la plus grande morgue de la ville.

Cette brusque remontée de l’insécurité à Port-au-Prince fait couler beaucoup d’encre. Précarité, frustrations, absence de gouvernement... tout est évoqué pour tenter d’expliquer le phénomène. De plus, Port-au-Prince est une ville en plein chaos : les bidonvilles, les camps de fortune érigés un peu partout et surtout l’intense circulation de motocyclettes facilitent l’action des malfrats. La tension est là, chaque jour. On le voit, on le sent : les gens ont peur. Dans certains quartiers, il faut se retourner constamment pour s’assurer que celui qui marche derrière soi ne vous veut pas de mal.

Les effets du séisme
Selon un rapport du Réseau national de la défense des droits de l’homme (RNDDH), 103 personnes ont été tuées par balles pour la période allant de janvier à mi-mars. En l’espace d’une nuit, sept personnes sont mortes par balles au début du mois de mars.

« L’intervalle de ces crimes donne l’impression d’une remontée de l’insécurité, constate le directeur départemental de l’Ouest de la Police nationale, Michel-Ange Gédéon. Après avoir analysé chaque cas, on finit par se demander si l’on n’a pas à faire à un crime organisé. Dès lors qu’on constate que ce sont des actions ciblées, il devient très difficile pour nous de les contrôler. »

Certains de ces assassinats sont apparemment ciblés. Seulement pour le début du mois de mars, un directeur de radio, un ancien gouverneur de la banque centrale, un militant de parti, un juge de paix et un policier ont été tués. Certains n’hésitent pas à attribuer cette tension à la présence de personnalités politiques auxquelles la situation semble profiter. Le retour d’exil des deux anciens chefs d’Etat, Jean-Claude Duvalier et Jean-Bertrand Aristide, sont des pistes à ne pas écarter selon quelques observateurs. Le soutien d’une partie de la population ne les empêche pas de devoir en découdre avec la justice pour des actes de malversation commis sous leurs administrations.

Plus troublant pour certains interlocuteurs qui préfèrent s’exprimer sous couvert d’anonymat, certaines personnalités liées à ces dossiers, comme l’ancien gouverneur de la banque centrale, font partie des victimes des assassinats.

D’autres éléments permettent d’expliquer cette remontée de l’insécurité. N’oublions pas en effet que plus de 3.000 prisonniers s’étaient évadés du plus grand centre carcéral du pays à la suite du séisme, et nombre d’entre eux étaient considérés comme de grands criminels. Beaucoup d’armes illégales sont aussi en circulation en Haïti. Sous les décombres, des jeunes démunis à la recherche de ferrailles ont déterré des armes, selon le secrétaire d’Etat à la sécurité publique.

Beaucoup de camps servent de refuge aux bandits qui se faufilent et se cachent dans les tentes après avoir perpétré leurs exactions. En outre, le départ des humanitaires deux ans après le séisme n’est peut-être pas sans conséquences. Cobelle Dubique, un jeune médecin ayant travaillé dans l’un des plus grands camps de la capitale, constate :

« Au début, il y avait beaucoup de jeunes au chômage. Des évadés de prison recherchés activement par la police avaient l’habitude de nous intimider. Les ONG les ont intégrés dans des programmes cash for work (argent contre nourriture). Ils travaillaient dans la construction, comme support de staff et même en tant qu’agents de santé. Avec le départ des organisations, le banditisme a augmenté considérablement dans la zone. »

Des faiblesses institutionnelles
Face à ces violences, la Police nationale d’Haïti (PNH) connait pas mal de déboires. De multiples crises saccagent cette institution. Ses rangs comptent 10.000 policiers pour environ 10 millions d’habitants. Pour le département de l’Ouest où se trouve Port-au-Prince (plus de 3 millions d’habitants), il n’y a que 2.372 policiers directement impliqués dans la gestion de la sécurité. Les policiers vivent dans la précarité et sont très mal équipés Les maigres efforts visant à la professionnalisation de l’institution ont davantage insisté sur le nombre que sur la qualité. Conséquence : la corruption gangrène l’institution et le moral des policiers est souvent au plus bas. Tout ceci écorne la confiance de la population dans l’institution.

Jean Bernard est un jeune technicien en informatique, dont un proche a été kidnappé au début de l’année. Alors qu’il revenait d’une petite fête, les malfrats se sont introduits chez lui, et l’ont enlevé pendant qu’il garait sa voiture. Il raconte les négociations :

« Dans cette situation, il n’ y a que vous et non pas la police. La police n’est pas efficace, il y a trop de risques, vous ne pouvez pas lui faire confiance. Parfois, après que les bandits aient immédiatement raccroché, la Police nous appelle. Ceci a alimenté nos suspicions. On ne sait pas, c’est tout un réseau, il peut y avoir 30 individus qui bénéficient de la rançon. »

La force des Nations Unies sur le terrain (MINUSTAH ) compte quant à elle dans ses rangs 7 700 soldats et 1278 policiers (sans compter les civils internationaux et locaux. Même si aux yeux de la population, ses actions ne font pas toujours le poids , elle a réitéré son engagement pour appuyer la police nationale.

Sa composante policière UNPOL produit un rapport annuel sur la situation sécuritaire du pays qui est soumis au QG des Nations Unies, dont le public haïtien ignore le contenu parce qu’il est tout simplement inaccessible. Pour le secrétaire d’Etat à la Sécurité publique, Réginald Delva, « ces rapports ne font que justifier ce que la MINUSTAH a à faire en Haïti ». Selon lui, la police est l’institution la plus directement touchée par l’instabilité politique.

« Avec le gouvernement démissionnaire, on n’arrive pas à réunir le Conseil Supérieur de la Police Nationale (dont le premier ministre est le chef) qui est chargé d’évaluer la situation et apporter des correctifs. L’institution policière est en ce sens la plus touchée. En l’espace de 4 mois, on a connu deux ministres de justice et trois commissaires du gouvernement à Port-au-Prince. »

Par ailleurs, de fortes tensions existent entre l’exécutif et le chef de la police. Ce dernier a tout simplement été appelé à démissionner après avoir pointé du doigt des proches de hauts responsables du pouvoir qui sont impliqués dans le trafic de drogue.

En effet, la politique musèle presque tout en Haïti. Même les autorités policières sont parfois réticentes à se prononcer sur les dossiers qui touchent directement leurs compétences. Dans son bureau aménagé dans les locaux du corps des sapeurs pompiers à la suite au séisme, le responsable du commissariat de Port-au-Prince refuse tout commentaire sur cette brusque remontée de l’insécurité.

« Nous observons les choses, nous voyons beaucoup de choses, mais on ne peut pas les dénoncer », déclare-t-il, laconique.

Pourtant, les principales victimes sont connues. Contrairement à certaines personnes ciblées, elles ne peuvent pas se procurer blindés et autres agents de sécurité qui occasionneraient des frais. Ceux-là qui, malgré tout, sont contraints d’affronter le danger pour vaquer à leurs occupations. Etudiants, professionnels et surtout petits marchands se font constamment braquer. Face à cela, il faut s’adapter, tout simplement.

« Pour me rendre en ville, je dois m’accoutrer d’une manière très vague, j’évite de me raser. Comme ça, je prends un air malheureux afin de ne pas trop attirer les bandits » explique Antoine, retraité de l’ancienne force armée, qui peine à comprendre comment en l’espace de 25 ans la situation a autant dégénéré.

Une mauvaise perception d’Haïti
L’insécurité à Port-au-Prince donne des sueurs froides aussi bien en Haïti qu’à l’étranger, tellement les nouvelles sont parfois alarmantes. Nombreux sont les Haïtiens de la diaspora qui hésitent à rentrer au pays. Les médias pour leur part contribuent en grande partie à véhiculer une image d’Haïti comme le « Far West » des Caraïbes. Ils amplifient la réalité en extrapolant souvent une situation de la Capitale à l’échelle du pays. Tout ceci sape les efforts de la nouvelle administration qui essaie d’attirer investisseurs et touristes pour relancer l’économie et projeter une nouvelle image du pays.

Pourtant, contrairement aux idées reçues, Haïti ne fait pas parti des pays les plus dangereux des Caraïbes en matière de criminalité. Le secrétariat de la Déclaration de Genève a récemment publié un rapport des 58 pays les plus dangereux. Malgré la présence de plusieurs pays d’Amérique, Haïti n’y figure pas !

Face à l’instabilité politique, les faiblesses institutionnelles et la précarité, il n y a que la volonté politique qui puisse basculer les choses. Cette volonté se trouve remise en question à l’heure actuelle, lorsque d’anciens membres des forces armées dissoute en 1995, se remobilisent et circulent dans les rues sans embarras. Une force paramilitaire qui de l’avis de certains acteurs politiques, se constitue peu à peu en milice d’appui au nouveau gouvernement.




BÔ KAY NOU


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