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Vendredi 20 octobre 2017 18:08 (Paris)

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HAITI OU LE DRAME DES OCCUPATIONS SECTORIELLES ET ETRANGERES (fin)

Le Président Jean-Claude Duvalier (22 avril 1971-7 février 1986), en mariant Michèle Bennett déjà mariée une première fois, savait-il ce qu’il faisait. Pourquoi cette dame en lieu et place d’une jeune fille arabe ? D’aucuns disaient que le Président était même fiancé à une des Saliba de Port-au-Prince. Mais Michèle Bennett que les dinosaures de l’ancien régime de François Duvalier n’aimaient pas, avait tout fait pour réaliser son rêve, ou plutôt le rêve des mulâtres d’Haïti.

par Saint-John Kauss

Aidée de Roger Lafontant, homme de main, et de Théo Achille, homme de cœur, elle s’était faufilée dans les coulisses du Palais National, comme la Joute de Pétion (1807-1818) et de Boyer (1818-1843), et s’était faite élire, elle aussi, Première Dame à vie de la République. Le Président Jean-Claude Duvalier, fils de mangeur de mulâtres comme l’ont été Salomon et Soulouque d’ailleurs, redonnait espoir, de par ce geste matrimonial, à ce clan, à cette classe longtemps retirée de la Chose Publique. Comme au bon vieux temps, sous Sténio Vincent (1930-1941) ou Lescot (1941-1946), le Palais National s’est mulâtrisé et l’administration publique éclaircie et rafraichie, mais cette fois-ci par des macouteaux d’un autre ordre : les fils des anciens mulâtres collaborateurs. Déjà sous François Duvalier, le mot d’ordre était d’éclaircir la famille haïtienne. On ne peut qu’imaginer que toute réussite sociale haïtienne de l’époque passe nécessairement par la prise pour épouse ou concubine d’une femme claire ou mulâtresse.

Les Arabes d’Haïti, nos Arabes, a priori, ont toujours évité la politique. Arrivés dans ce pays vers 1880, des Arabes chrétiens de la Syrie, de la Palestine, de l’Egypte, du Liban et du Maroc, fuyant le Moyen-Orient et les méfaits de l’Empire Ottoman, s’étaient regroupés en Haïti comme par hasard ou par choix au Bord-de-Mer de Port-au-Prince, grand quartier commercial tenu depuis des décennies par la bourgeoisie locale, grouillant peu à peu d’activités orientales et européennes. Ils ont été taxés, méprisés par les gouvernants haïtiens et les gens de rue, malheureux au point que certains avaient abandonné le Bord-de-Mer pour se réfugier en province. On les rencontre de nos jours dans chaque grande ville, s’occupant toujours d’un magasin de tissus ou de toiles et faisant des commerces de toutes sortes (cinéma, quincaillerie, épicerie, usuriers, vendeurs de pacotille, colporteurs, etc.). De rudes travailleurs, ils ont été jalousés par la bourgeoisie locale et autres alliés de celle-ci (Français, Allemands, Italiens et Américains), chassés à maintes reprises du pays. Une loi gouvernementale de 1903 (présidence de Nord Alexis, 1902-1908) leur interdisait de séjour au pays. Par la suite sous Cincinnatus Leconte (14 août 1911-8 août 1912). Mais ils étaient revenus accompagnés des Américains en 1915. Egalement sous Vincent (1930-1941) et plus tard sous le gouvernement d’Aristide (1991-1996). Au siècle dernier, ils ont été accusés d’avoir fait sauter le Palais présidentiel. Le Président Leconte et 300 soldats ou gardes du corps de l’époque y perdirent la vie. Sous la présidence d’Aristide, ils étaient encore accusés d’avoir financé le premier coup d’Etat du 30 septembre 1991 à coups de 30 millions de dollars. Au retour d’Aristide le 15 octobre 1994, ce dernier avait choisi d’engager des mercenaires et gardes du corps américains au prix de 60 millions USD/ l’année pour se garder en vie. Mais, chose étonnante, ils étaient des alliés politiques inconditionnels du Président François Duvalier face à la bourgeoisie locale opposante. Des commandes d’armes et de tissus pour le Palais National jusqu’aux achats d’épicerie pour le gouvernement, étaient faites par nos Arabes. Ce n’est pas sans raison qu’ils ont été, surtout au retour d’Aristide, envahis par des petits commerçants et marchandes de tous poils au seuil de leurs propres magasins. D’où leur quasi-disparition du commerce du Bord-de-Mer.

Nos Arabes étaient très bien traités sous François et Jean Claude Duvalier. Devant le cortège présidentiel précisément, un Arabe (Jean Khoury) et un Noir (Jean Fils-Aimé) étalés sur deux géantes motocyclettes, ouvraient la route au Président. Dans toutes les sphères de la nouvelle société haïtienne, un Arabe représentait les siens. Ce fut le cas des Accra, Boulos, Sassine, Mazouka, Soukar, et surtout Saliba. Ils étaient très doués pour les affaires et le commerce jusqu’à soulever contre leur personne la foudre de la bourgeoisie traditionnelle et locale, des commerçants italiens, français, allemands et américains. La grande majorité avait pris pour femmes des haïtiennes, appris la langue créole, oublié celle des Arabes à la maison, question de stratégie politique et sociale. Certains s’étaient fait initiés non pas à la Franc-maçonnerie européenne, mais au vaudou. Membres de sociétés sacrées ou secrètes du vaudou, c’étaient des hommes aux deux Duvalier. Usuriers de profession, ils prêtaient même de l’argent au Président François Duvalier afin de payer les pauvres soldats qui trimaient à cause du refus de l’administration américaine qui faisait des siennes, à l’époque des Kennedy. Point besoin d’imaginer l’économie haïtienne avant et après le 12 janvier 2010 sans nos Arabes locaux et de la diaspora haïtienne.

Mais il n’y avait pas seulement les Arabes, alliés naturels de cette politique, à collaborer. Il y eut aussi les Brant, Madsen, Shutt, Valerio Canez, Martino, Martelli, Al-Khal, Diacaman, Vorbe, Cardozo, Trouillot, Vérella, Barella, Masucci, Giordani, Laroche, Léveillé, Péan, Vincent, Villard, Lamothe, Prophète, Manigat, Monéreau, Romain, Berthold, Vixamar, Valbrun, Delva, Ménard, Achille, Dardompré, Carrénard, Romulus, Madiou, Mondé, Avril, Corvington, Gousse, Bouccicault, Borge, Casimir, Délatour, Desrosiers, Lemoine, Thomas, Rémy, Obas, Hilaire, Bayard, Bauduy, Mangonès, Gaëtjens, Brouard, Gaillard, Namphy, Valmé, Duperval, Vallès, Cédras, Gracia, Kébreault, Qualo, Bordes, Roumain, Deschamps, Laraque, Brierre, Charlier, Roumer, Phelps, Condé, Malebranche, Conzé, Chalviré, Viaud, Milord, Verrier, Ligondé, Cambronne, Guignard, Bennett, Berrouet, Merceron, Fourcand, Chanoine, Sinclair, Brutus et consorts, à marcher au pas de la dictature duvalérienne. Dans chacune de ces familles créoles ou importées, il y eut au moins un collaborateur, des fois pour la protection des autres. La famille haïtienne fut déchirée entre frères et sœurs, oncles et neveux, amis et voisins, comme ce sera le cas sous la présidence d’Aristide. Et avec les Duvalier (1957-1986), tous les mulâtres opposants étaient devenus des communistes convaincus.

Les promotions de militaires ou de médecins fêtées en grande pompe sous les Duvalier avaient toute une signification. Les choix à l’Académie ou à la Faculté de médecine avaient pour but de créer une nouvelle bourgeoisie duvalérienne et une nouvelle classe politique haïtienne. Pour contrecarrer l’ancienne bourgeoisie opposante composée surtout de mulâtres, petit-fils d’anciens affranchis du temps de la Colonisation, François Duvalier a mis en place tout un système d’exploitation et d’irrigation des hommes de son pays. Du simple citoyen à l’intellectuel le plus doué, si accepté et positionné, aurait droit de penser au moins à un poste ministériel, non pas à la présidence. Le Président François Duvalier a eu ses collaborateurs-écrivains (Lorimer Denis, Louis Diaquoi, Gérard de Catalogne, Michel Aubourg ou Gérard Daumec). Des écrivains protégés, mais retirés du circuit, ont eu aussi leurs militaires ou macoutes de protection (Frankétienne / William Régala ; Christophe Charles / Max Vallès).

En un mot, Jean-Claude Duvalier n’avait fait que poursuivre un agenda politique en tant que Président d’Haïti. A la différence de René Préval (1996-2001) débonnaire et aussi d’une insouciance déconcertante, J.-C. Duvalier était une figure de marque du duvaliérisme vieillissant. Il fallait rajeunir le régime par la mise à la présidence de cet enfant de 19 ans, pas même brillant à l’école. De ce jour, toutes les familles haïtiennes, petites ou grandes, pensent à un président pouvant sortir de leur rang. Les mécanismes d’action politique montés par son père François avant sa mort ont fait leurs frais. Jean-Claude Duvalier (22 avril 1971-7 février 1986), avec l’aide de ses ministres, amis de longue date de son père, avait quand même gouverné le pays pendant au moins quinze ans. Mis à part le long avènement du président Boyer (1818-1843), combien de nos chefs d’Etat ont pu finir leur mandat sans recourir à l’exil ? Nous avons connu à chaque demi-siècle des gouvernements d’une incroyable éphémérité. De Rivière Hérard (1843-1844) à Jean-Baptiste Riché (1846-1847), nous avons nommé quatre présidents en trois ans. Plus tard, de Cincinnatus Leconte (1911-1912) à Vilbrun Guillaume Sam (5 mars 1915-27 juillet 1915), six présidents en quatre ans. Leconte a été brûlé vif au Palais National, alors que le président Sam fut retiré de la Légation Française pour être assassiné. Le lendemain 28 juillet, les Marines Américains débarquèrent en Haïti, et la première Occupation Américaine dura 19 ans. Après la chute du Général Paul-Eugène Magloire (1950-1956), trois présidents en moins d’un an (12 décembre 1956-14 juin1957). Et après le départ de Jean-Claude Duvalier (1971-1986), une panoplie de présidents accompagnés de coups d’état et de coups de force ont suivi l’exil du dictateur.

Les Haïtiens sont outrés quand les journaux titrent à propos de leur pays, la République des Assassins. Mais l’histoire d’Haïti est faite de crimes, depuis la mort de Dessalines jusqu’à la chute d’Aristide. Combien de partisans de droite ou de gauche sont morts pour la Patrie ? Combien de nos présidents sont morts officiellement au pouvoir, ou assassinés ? Combien ont été exilés ? Les plus chanceux, en petit nombre, finissent leur mandat presque toujours grâce à la protection de l’Etranger. Mais ils demeurent traumatisés à jamais et marmottent regretter d’avoir été à la tête de ce pays, c’est-à-dire HAITI.

Washington, NJ, Pâques 2010

REFERENCES

BARROS, Jacques : Haïti, de 1804 à nos jours (Tomes I et II), Paris, L’Harmattan, 1984.

CORVINGTON, Georges : Port-au-Prince au cours des ans (Tomes I à VII), Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1970-1991.

GAILLARD, Roger : Les blancs débarquent (Tomes I à V), Port-au-Prince, Impr. Le Natal, 1981.

MADIOU, Thomas : Histoire d’Haïti (Tomes I à VII), Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1989.

KAUSS, Saint-John : Mon Histoire d’Haïti, inédit.




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