Mise à jour le 21 novembre
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Vendredi 15 décembre 2017 17:05 (Paris)

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HAITI OU LE DRAME DES OCCUPATIONS SECTORIELLES ET ETRANGERES (suite)

L’Occupation américaine d’Haïti (1915-1934) était des plus sauvage. Près de 50,000 hommes et femmes ont péri de cette invasion de l’Oncle Sam. Les inconséquences de la classe dominante haïtienne avaient ramené différentes couches sociales méprisées et mécontentes à l’utilisation de la violence pour faire valoir leurs intérêts.
par Saint-John Kauss

Car depuis l’Indépendance, la classe paysanne des couches rurales et les sans-salaires des couches urbaines, les prolétaires, les ouvriers, les petits commerçants, n’avaient rien à gagner des brutalités à long terme de nos gouvernants qui, au service de grands propriétaires terriens ou de la bourgeoisie locale, leur rendaient la vie impossible. Ces anciens esclaves devenus petits paysans, ces nouveaux et anciens affranchis convertis en grands propriétaires terriens, ces anciens généraux de l’armée réformés en gendarmes d’une seule classe sociale, la classe dominante, avaient failli à leur mission d’aider la masse des illettrés, la masse des Noirs dont les pères sont en Afrique (dixit Dessalines). Ce qui nous a conduit à priori à la première Occupation américaine de 1915, tout de suite après Cuba, le Nicaragua, et la République Dominicaine. Toute la Caraïbe et les pays latino-américains, incluant Hawaï, seront désormais au pas de l’Oncle afin de justifier l’âge d’or d’un nouvel Impérialisme, celui des Etats-Unis d’Amérique.

En Haïti, ce nouvel ordre régional a conduit à la montée de têtes d’affiche : Charlemagne Péralte et les paysans du Nord et de l’Artibonite. Ces petits paysans regroupes en Cacos dans le Nord ont, pendant quatre à cinq ans, soutenu une guérilla en bonne et due forme face aux Américains. Mais devant les moyens minimes des guérilleros haïtiens et face à la haute technologie de l’armée américaine, à cause du mépris et du manque de soutien de certains secteurs bourgeois de notre société, ils n’ont pu résister longtemps surtout après la mort de leur leader charismatique : Charlemagne Péralte, en 1920. Evidemment, ces secteurs bourgeois non seulement souhaitaient l’Occupant pour sauvegarder leurs intérêts en perdition ou en jeu, mais l’appelaient afin qu’il vienne donner l’exemple de la réussite et de la bienséance américaine. Bien entendu, ils en profiteraient pour continuer à piller les pauvres masses paysannes et ouvrières, mais cette fois-ci sous protection américaine.

Répression sanglante de la résistance ; assassinat de milliers de partisans haïtiens ; camp de concentration de Chabert, 5,500 paysans y mouraient en 3 ans ; massacre de Marchaterre ; corvées et déportations de populations désarmées ; expropriations en masse des partisans et paysans ; tel fut le bilan de 19 ans de colonisation américaine. Devant une telle hécatombe, face à une nouvelle forme de résistance, cette fois-ci pacifique, de la part de différents secteurs de la classe moyenne, face à l’opinion publique nationale et internationale, face aux pressions internes provenant même des Etats américains, l’Occupant avait jugé bon de partir tout en laissant en place de nouvelles structures exploitatrices des masses : des usines américaines, l’Ambassade américaine et la Gendarmerie d’Haïti. La première tisserait les liens économiques, la seconde reflèterait les diktats du Département d’Etat aux gouvernants haïtiens, et la troisième mais non la moindre, la possession désormais de tout le monopole de la violence face aux masses désarmées. Désormais, l’Etat haïtien ou un gouvernant haïtien serait surveillé par sa propre armée.

De 1934 à 1957, le pays semblait connaitre un vent de liberté et de démocratie. Sous les présidences de Sténio Vincent (1930-1941), d’Elie Lescot (1941-1946), de Dumarsais Estimé (1946-1950), de Paul-Eugène Magloire (1950-1956), à part quelques soubresauts de palais ou d’équipe, HAITI connut la paix sociale en un certain sens. La modernité d’Haïti apparaissait au grand jour. Ce fut le temps des grandes réalisations comme la construction de la Centrale d’électricité de Péligre, l’érection de la zone du Bicentenaire, le Stade Silvio Cator, la réfection de la ville de Belladère, la construction des Cités à Delmas (ci-devant Saint-Martin), etc. Personne n’avait en tête qu’on aurait un jour les Chimères, les SD ou les Tontons-Macoutes.

La Révolution de 1946, qui sous-entend la présence des Noirs au timon de l’Etat, n’était pas une révolution comme on s’applique encore à le dire. C’était surtout un changement d’équipe grâce aux bévues du Président Elie Lescot face à la question de couleur. D’après certains témoignages, tous les couloirs du Palais National étaient clairs ou presque blancs, nonobstant la présence de certains arrière-petits-fils d’anciens affranchis ou noirs libres devenus riches. Aussi bien dans les Facultés de l’unique Université du pays que dans les clubs sociaux ou littéraires, Haïti était représentée par ces hommes aux teintes arabes, mulâtres de leur état et si cultivés. Ils avaient tous étudiés comme autrefois en France et parlaient si bien. Ils occupaient presque toutes les fonctions de l’Etat jusqu’à la présidence. Sauf quelques-uns comme Dumarsais Estimé, député et nègre des Verrettes. De cette question de couleur et de compétence naquit facilement le changement d’équipe de 1946 et tout le lot d’entraves à venir avec le duvaliérisme noiriste, partisan de la Négritude d’Etat.

L’équipe de Dumarsais Estimé (1946-1950), sloguait le mot d’ordre du pouvoir aux plus nombreux, donc les Noirs, alors que les Mulâtres soulignaient plutôt que le pouvoir devrait aller aux plus capables. Cette vieille rengaine datant du XIXe siècle avec Boyer Bazelais ne pouvait plus refléter l’état actuel du pays. Nous sommes maintenant vers la moitié du XXe siècle. Que de femmes libres aimaient l’administration de Dumarsais Estimé ! L’équipe entière, coureurs de jupes et de jupons, balayait les rues de Port-au-Prince dans l’espoir de la ré-jouissance d’une mulâtresse. Le même comportement ayant pour base la couleur de peau, fut noté lors de la présidence Jean-Pierre Boyer (1818-1843) de l’autre côté de la frontière, c’est-à-dire en République Dominicaine chez les militaires haïtiens occupant l’ile entière, et plus tard sous le gouvernement des Duvalier. Ce trouble obsessionnel et qui est compulsif chez l’Haïtien noir, trouvera son apogée sous les Duvalier avec la racaille au pouvoir. Tout macoute digne de ce nom devrait avoir au moins une maitresse claire ou grimelle.

Le 10 mai 1950, l’Armée, en la personne du Général Paul-Eugène Magloire, déposa Dumarsais Estimé. Cette prise du pouvoir par l’armée aurait mis fin aux fantasmes des Noirs qui seront traumatisés à jamais par cette expérience unique et moderne. François Duvalier qui était Ministre de Dumarsais Estimé fera payer cette incartade politique à Magloire suite à sa montée au timon des Affaires de l’Etat. A son arrivée, tout magloiriste devra plier bagage sous peine d’arrestations illégales ou sous l’accusation d’atteinte à la Sûreté de l’Etat. Le Général Paul Magloire, qui était un peu débonnaire, avait placé sous sa protection ses camarades de promotion et les anciens amis et fonctionnaires de Lescot. Tout ce beau monde devra alors quitter le pays ou s’adapter, c’est-à-dire se soumettre au nouveau régime. Ce fut la naissance de la dictature la plus rétrograde et sanguinaire après Faustin Soulouque (1847-1859) et Lysius Salomon (1879-1888). Soulouque avait ses Zinglins, et Duvalier ses Tontons Macoutes, les tristement célèbres Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN).

Le 22 septembre 1957, François Duvalier arriva au pouvoir. Pour avoir bien compris que l’Armée était un danger et le resterait dans sa mission de surveiller tout politicien ou gouvernant haïtien suivant les diktats de l’Oncle Sam, il aurait formé le Corps des VSN ainsi que son service secret, le SD (Service de Duvalier). Comme les SS d’Hitler, ce service aurait pour rôle d’infiltrer et de surveiller pour Duvalier. Avant même l’arrivée d’un débarquement contre son gouvernement, il le savait déjà. Duvalier avait à sa disposition non seulement les membres de ce service, mais il utilisait aussi le pouvoir des hougans et mambos, prêtres du vaudou, pour la voyance à courte et longue distance. Plusieurs adversaires étaient faits prisonniers avant même d’avoir exécuté leur plan. Des familles entières, surtout de Jacmel (Sud-Est) et de Jérémie (Sud-Ouest), étaient ainsi éliminées depuis le grand-père jusqu’au nouveau né. Le kidnapping d’Etat était aussi à l’ordre du jour pour les disparitions soudaines et la prison à Fort-Dimanche grâce aux SD.

Les Tontons Macoutes étaient des mercenaires, des valets et des tueurs recrutés dans les prisons de l’Etat moyennant la liberté, parmi les paysans, les grands dons, les grands propriétaires terriens et régionaux, parmi les étudiants en quête d’emplois et de promotions sociales, parmi les prolétaires des couches urbaines, parmi les bourgeois et mulâtres sans rancune, parmi les femmes de caractère et très zélées, parmi les gais et lesbiennes trop frustrés. Ainsi on a connu des personnages légendaires comme Zacharie Delva dans l’Artibonite, Métellus dans le Nord, Astrel Benjamin dans le Sud, Madame Max Aldophe dans la zone du Centre d’Haiti (Mirebalais), Dupéral Peralte et Bertoni à Lascahobas, Robert Cox ou Ti Paulette au Cap-Haitien, le préfet Berto à Fort-Liberté, Ella Conzé à Grand-Rivière du Nord, Aderbal Lhérisson à Saint-Raphaël, etc. Des quartiers de Port-au-Prince ont connu leurs hommes de gloire comme Ti Bobo ou Boss Pinte aux Portails Sain-Joseph ou Léogâne, Milice Midy à Carrefour, Aderbal Lherisson à Delmas, Edner Day au Bel-Air. Au Cap-Haitien, Ti Raymond Charles, cordonnier au Carénage ; Robert Cox, a la rue 24 B ; Ti Paulette, commerçant et pédéraste à la rue 15 E ; Dubréus, débardeur à la douane ; Max Chauvelt, au Tourisme, rues 2 et 3 L ; Ti Doc Narcisse, camionneur à la rue 6 I-J ; Buffalo Cowboy à Lafossette ; Ti Chimène, prostituée et lesbienne ; Pouelco, maçon à Lafosette ; Dodo Vincent, magistrat ; Pelota Giordani, député ; Aderbal Lhérisson, au Café Colomb, rues 17 et 18 A ; Jacques Dardompré, aux Affaires sociales, zone de Ti Guinen, etc. Des orchestres comme ceux de Wébert Sicot et de Nemours Jean-Baptiste ont eu aussi leurs hommes de main, en la personne de Jean Fils-Aimé et Jean Khoury. Des Facultés comme celle de Médecine, avec Roger Lafontant ; des églises catholiques avec les Pères Ligondé, Atys et Sicot ; des églises protestantes avec le Pasteur Nérée ; des loges maçonniques avec les frères Figaro et Dodo Nassar ; des péristyles, des sociétés sacrées ou secrètes (zobops, sans-poils, bizangos, etc.), des médecins, des militaires, des avocats, des ingénieurs, des hougans, des mambos, des cireurs de chaussure, des ébénistes, des tailleurs, des comptables, des écrivains, ont été doublement macoutisés et au service du pouvoir pendant près de 30 ans de dictature.

François Duvalier (1957-1971) a pu être Président d’Haïti grâce à au moins trois facteurs : son passé en tant que médecin de campagne, l’Armée d’Haïti et l’Ambassade américaine. Comme médecin, il eut à serpenter HAITI de long en large lors des traitements contre le Pian des paysans. Ainsi, il s’était fait beaucoup de connaissances qui deviendront par la suite des partisans pour sa campagne électorale. Dans l’Armée, il avait beaucoup compté sur des hommes comme Jacques Gracia, Breton Claude, Gérard Constant, Claude Raymond, le General Kébreau, et consorts. Ce dernier l’avait préféré à Daniel Fignolé, et tout cela s’était terminé par un bain de sang au Bel-Air et l’exil du Président provisoire Fignolé (25 mai 1957-14 juin 1957). D’aucuns pensaient et pensent encore que Jacques Gracia fut un illettré et un vendu de l’Armée. Au contraire, cet homme fut un stratège hors-pair et clerc de profession. En tant que Lieutenant ou simple officier, il était à cette époque responsable des Correspondances entre les officiers supérieurs et le Haut Etat-major. D’où ses connaissances de la bonne marche de l’Armée et de ses secrets. De parents beaucoup plus pauvres que ceux de François Duvalier, ils habitaient, parait-il, le même quartier. Jacques Gracia rentra dans les rangs, et Duvalier en médecine. Ils s’étaient rencontrés plusieurs années plus tard lors de la campagne de Duvalier à Grand-Rivière du Nord.

Duvalier s’était fait réélire en 1961 et en 1964 comme Président à vie de la République d’Haïti. Sous son gouvernement, les Dominicains étaient plutôt tranquilles et les Américains confus. Par la formation de son propre Corps de milice et de répression, les VSN ou Tontons Macoutes, Duvalier avait pu maitriser et décapiter l’armée et tenait en respect les politiciens de tous poils ainsi que l’Ambassade américaine. A sa mort le 21 avril 1971, ses adversaires fêtaient dans la diaspora et ses valets pleuraient à Port-au-Prince. Le 22 avril 1971, son fils Jean-Claude Duvalier de 19 ans prendra le pouvoir et sera nomme à son tour Président à vie comme par magie. Ce fut le début du pouvoir héréditaire en Haïti.

Trois Affaires avaient failli emporter le régime de François Duvalier. L’Affaire Pasquet autour des Casernes Dessalines, l’Affaire Cayard autour de la Marine Haïtienne, et l’Affaire des 19 officiers au giron du Palais National. Les 19 officiers fusillés par Duvalier rentraient dans le cadre d’une purge des zélés du pouvoir. Ils étaient tous des militaires sans foi ni loi, aux comportements de macoutes, et qui filaient le pouvoir. Ces officiers faisaient partie d’une liste rédigée par le Colonel Gracia à l’époque. Chaque officier avait ses raisons d’y être. Le Capitaine Max Dominique, homme marié, pour avoir engrossé la fille d’un macoute lourd et, en cachette Marie Denise, la première fille du Président. Les Monestime pour criminalité. Le lieutenant Josma pour avoir abusé de la confiance du Président envers ses filles. Mérisier Geffrard, officier-payeur du Palais National, pour avoir prêté de l’argent à de soi-disants putchistes. Il est mort d’une crise cardiaque sur la route de Fort-Dimanche. Les Capitaines Madiou et Manigat, pour être trop liés à Max Dominique. Et d’autres pour avoir participé à une soi-disant tentative d’assassinat et de coup d’Etat contre la personne de Duvalier en donnant le "black-out" au Palais National. L’Affaire Cayard, par contre, relevait d’un ordre non exécuté. Duvalier avait la terrible manie de demander à quelqu’un d’arrêter un camarade de promotion ou un ami d’enfance et même un neveu, un frère ou un fils. Et l’Affaire Pasquet tirait son nom de la prise des Casernes Dessalines par le Capitaine Pasquet et ses acolytes magloiristes. Malheureusement, des macoutes ont encerclé les bâtiments et tué les intéressés qui n’étaient pas si nombreux. Ce même Pasquet fut le père du mari de Michèle Bennett, alors jeune femme d’Alix Pasquet.

(à suivre)




BÔ KAY NOU


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