Mise à jour le 5 septembre
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Mercredi 20 septembre 2017 03:58 (Paris)

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Haiti : Les démocrates ne doivent pas se tromper de cible

Les démocrates ne doivent pas se tromper de cible. Tant que René Préval n’est pas parti, il peut encore influencer le jeu. Sa capacité de nuisance est intacte. Il demeure un manœuvrier qui peut encore utiliser Jean-Claude Duvalier et un autre comme épouvantail en les exploitant habilement pour parvenir à ses fins. Qu’on pense à son ultime manœuvre d’envoyer Paul Denis faire une déclaration en tout point contraire à la décision qu’il allait prendre quelques heures plus tard.

Par Leslie Péan

Contrairement à l’erreur de Saddam Hussein qui avait envahi le Koweit en pensant avoir l’approbation de l’ambassadeur américain April Glaspie le 25 juillet 1990, René Préval n’est pas tombé dans le piège posé par la diplomatie américaine. Mme April Glaspie avait simplement dit à Saddam que les États-Unis d’Amérique n’allaient pas commencer une guerre économique contre l’Iraq. On connaît la suite. Saddam a payé de sa vie pour n’avoir pas compris le langage diplomatique. Le président Préval a bien interprété les derniers mots de Mme. Hillary Clinton, la Secrétaire d’État américaine : « Je m’en remets à vous. Vous prendrez les décisions qui seront les meilleures pour le peuple haïtien ». Préval n’a pas interprété ces mots comme un blanc-seing pour faire du brigandage. Aussi a-t-il donné l’ordre au CEP d’accepter les recommandations du rapport de l’OEA et d’avoir un deuxième tour dés élections entre Mirlande Manigat et Michel Martelly. Nous l’avons donc échappé belle. L’explosion était sur toutes les lèvres. La rumeur secouait tous les recoins de la société. La décision n’a pas coulé de source. Les pressions de la communauté internationale ont été déterminantes. Dans l’optique de certains, cette solution du deuxième tour n’est viable qu’à court terme. On peut même dire à très court terme. C’est la solution du moindre mal qui offre un répit à une société étranglée. Pour combien de temps ?

Cette solution se trouve aux antipodes de celle défendue par les partisans de la logique rationnelle. Les risques sont connus : un CEP corrompu et sous la houlette du président Préval, une chambre des députés avec des gens qui prétendent avoir gagné le scrutin, un pouvoir exécutif décidé à aller à la rescousse de son parti INITÉ qui s’évanouit comme une ombre. Dans une telle situation, comment faire pour sortir du bourbier dans lequel le président Préval et ses clochards déguisés en technocrates ont enlisé Haïti ? Comment faire pour qu’une situation faussée dès le départ n’aboutisse à un échec programmé ? La catastrophe c’est Préval

Haïti vit sous occupation étrangère depuis 1994. Ceux qui ont des yeux pour ne pas voir ont fini par découvrir cette réalité avec les élections imposées par la communauté internationale. Les luttes intestines haïtiennes ont abouti à donner un réel pouvoir aux forces armées étrangères. C’est un fait qu’on ne saurait négliger. Ce sont ces forces étrangères qui protègent le gouvernement Préval contre la colère populaire. L’opposition démocratique doit intégrer ce fait dans sa stratégie de combat et travailler à casser la collusion entre la communauté internationale et Préval. Les démocrates doivent comprendre que la catastrophe c’est Préval. En faisant tout pour engendrer le chaos, il semble dire « après moi c’est le déluge » alors que le déluge, c’est lui. Pas question de tomber dans son piège en appuyant sous quelque forme que ce soit ses prétendues bravades à l’endroit de Mme. Hillary Clinton relayées naïvement par Paul Denis. Ces bravades véhiculées à dessein sont de la poudre aux yeux pour lui donner une posture pseudo-nationaliste.

Il est clair que le changement est toujours le résultat d’une combinaison de facteurs internes et externes. Mais ce qui est prédominant ce sont les facteurs internes. C’est ce qu’enseignent toutes les révolutions. Il faut donc y aller par étapes et éviter toute position qui reviendrait à supporter le régime de Préval. La cible c’est Préval. Dans la situation concrète actuelle, les gangsters au pouvoir alliés aux duvaliéristes sanguinaires sont les ennemis de la société haïtienne. Nous devons les combattre en faisant des alliances conjoncturelles avec tous ceux qui peuvent aider à les neutraliser. Sans exception.

Les gangsters qui tuent de paisibles citoyens sont des ennemis à la solde du pouvoir. Il n’y a aucune discussion possible avec eux. Quant à la communauté internationale, elle n’a pas d’amis. Elle a seulement des intérêts. Et quand les choses changent, cette communauté est assez pragmatique pour opérer un virage à cent quatre vingts degrés. Les exemples abondent.

Une opération Bagdad au Caire

Au sujet des réactions de la communauté internationale, il importe de tirer les leçons des luttes sociales en Tunisie et en Égypte en rapport. Si en Tunisie le président Ben Ali a pris la fuite, par contre en Égypte, le président Moubarak refuse d’entendre raison. Après avoir déclare vouloir mourir dans son pays, il affirme vouloir rester simplement pour éviter le chaos. La grande manifestation anti-Moubarak du mardi 1er février au cours de laquelle près de deux millions de personnes gagnèrent les rues a ébranlé l’édifice gouvernemental. La population manifestant pacifiquement à la place Tahrir depuis huit jours a été attaquée par des commandos à cheval, des provocateurs à dos de dromadaire, utilisant des véhicules de l’armée et jetant des pierres et des cocktails Molotov contre les femmes et les enfants. Les forces pro-Moubarak ont réalisé une opération Bagdad au Caire avec les dégâts en vies humaines et en biens de ce genre de déchainements. Plus de 1500 manifestants pacifiques ont été blessés ou tués par la violence des forces réactionnaires depuis 9 jours.
Les agents du gouvernement égyptien atteints de paranoïa et de schizophrénie, utilisent la violence contre les manifestants pour faire taire les démocrates. Les slogans « irhal » (pars) et « dégage » lancés par la foule agacent le régime et ses partisans. Les manifestants pacifiques se sont barricadés sur la place Tahrir, affrontant la mort les mains nues pour sauver les vies. La jeunesse haïtienne doit tirer les leçons qui s’imposent de la situation égyptienne et de la violence des forces du statu quo. Les luttes et démonstrations pacifiques doivent être organisées en conséquence. Ne soyons pas naïfs face aux bandits anarchistes qui sont prêts à utiliser la violence pour s’accrocher au pouvoir. Les démocrates haïtiens doivent prendre des dispositions pour ne pas être pris au dépourvu par les réactions de violence du pouvoir.

La désertion du terrain politique par les cadres compétents

En se noyant dans sa dérive électorale, Préval dévoile du même coup l’hypocrisie profonde qui le caractérise dans le traitement de faveur qu’il donne à Jean-Claude Duvalier. Pourquoi des entrepreneurs comme Fritz et David Brandt, Franck Ciné faisant l’objet de suspicions et d’allégations ont été immédiatement mis en prison ? Alors pourquoi Jean-Claude Duvalier est-il laissé en liberté ? Quelle est la valeur symbolique de Jean-Claude Duvalier ? Pourquoi les entrepreneurs économiques doivent-ils être vilipendés alors que les entrepreneurs politiques reçoivent un traitement spécial ? Le parfum de répugnance qui se dégage de tels méfaits ne laisse au peuple que la révolution. Les entrepreneurs politiques qui persistent dans l’arbitraire reçoivent le sort réservé à Vilbrun Guillaume Sam, l’un des trois accusés reconnus coupables lors du procès de la Consolidation qui accéderont par la suite à la présidence entre 1911 et 1915.

La grande confusion qui s’est développée depuis 1986 a ses racines dans les luttes de pouvoir entre le gauchisme chrétien et les démocrates. Le résultat est la désertion du terrain politique par les cadres compétents et la montée de secteurs anarcho-populistes qui prennent un malin plaisir à mépriser et avilir le pays. Aujourd’hui, les duvaliéristes recueillent les fruits de la décrépitude qu’ils ont semée. Par ces temps de lutte anti-terroriste aigüe, où même une mouche rentrant dans un avion est suspecte, l’embarquement de Jean-Claude Duvalier avec un passeport périmé est une fable pour faire dormir les enfants. Au fait, le rôle du gouvernement français dans le retour de Jean-Claude Duvalier, rappelle le soutien des forces occultes aux tyrans. En effet, à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque le Kaiser (roi et empereur) Guillaume II abdiqua le 9 novembre 1918, il se réfugia aux Pays-Bas, protégé par la reine Wilhelmine. Il ne sera donc pas livré aux vainqueurs pour être jugé comme responsable de la guerre conformément aux souhaits des alliés français et anglais. Ces derniers voulaient l’inculper du crime « de commission ou de déclaration de guerre ».
Pomme de discorde et solution de façade

Que faire dans la conjoncture actuelle ? Les contours d’une solution provisoire de la crise se précisent. La donne politique change avec les pressions de la communauté internationale. Une situation inédite qui porte les observateurs à reconnaître que le président Préval est au crépuscule de son règne de déréliction. Mais en cédant aux revendications présentées dans le rapport de l’OEA sur le premier tour des élections, la classe politique est loin d’avoir trouvé le consensus recherché pour un partage des responsabilités dans un gouvernement d’union nationale. La discorde est inévitable entre le groupe des 12, les secteurs qui avaient boycotté les élections et le parti Lavalas, d’un côté et le parti INITE, de l’autre. Le tableau des antagonismes se complique évidemment par la prise en compte du RDNP et de Répons Peyizan appelés à s’affronter au second tour des élections présidentielles imposées par la communauté internationale.

Les démocrates doivent se dire certaines vérités. La crise provoquée par Préval ne trouvera qu’une solution de façade avec son départ. Pourquoi ? Parce que Préval, c’est en partie nous-mêmes. C’est le tikoulout, le bakoulou, le marron qui nous font croire qu’une fois les rênes du pouvoir en mains, nous nous croyons investis de pouvoir divin ou surnaturel poun fè sa nou pi pito. Nous concentrons tous les pouvoirs en nos mains et refusons de déléguer.
Aucune décentralisation n’est mise en œuvre. Nous caporalisons les sénateurs, les députés, décidons de faire les élections pour que gagnent uniquement nos partisans. Nous sommes des dictateurs en puissance. Nous laissons les flatteurs nous faire croire que nous sortons des cuisses de Jupiter. Nous sommes prêts à prendre le pouvoir sous n’importe quelles conditions. Nous croyons pouvoir rouler tout le monde dans la farine. Des comportements affichés par tous nos chefs d’État et qui les emmènent tout droit dans le collimateur du peuple et/ou de la communauté internationale.

L’ontologie de nous-mêmes est capitale pour comprendre le marasme dans lequel nous sommes pris. Cette ontologie est inévitable pour comprendre pourquoi nos réussites sont maigres par rapport à nos échecs et errements. Nous avions dit que le décret du 16 juin 1986, publié par le CNG pour absoudre après dix ans les duvaliéristes de tous les crimes commis entre 1957 et 1986, n’est pas un acte de justice.
Ce ne sont pas uniquement des duvaliéristes qui ont contresigné ce dit décret présenté par le CNG du général Henry Namphy. Le ministre de la Justice François Latortue était une victime des Duvalier qui avait dû laisser Haïti après avoir gagné l’ambassade. Le ministre de la Santé Publique et de la Population est le Dr. Michel Lominy dont le frère Guy Lominy avait été tué par les tontons macoutes. Le Ministre de l’Éducation nationale Rony Desroches est une personnalité indépendante du secteur démocratique. Ce n’est pas de la métaphysique que de se demander ce qui dans notre être explique un comportement face au mal qui soit si déroutant. Serait-ce cette mauvaise manie de ne jamais être capable de s’opposer à ce que le chef de l’État demande ? En effet, analysant la prosternation des Haïtiens devant le chef de l’État, Frédéric Marcelin écrivait en 1891, « un président d’Haïti peut élever qui lui plait, abaisser qui lui déplait, à sa guise. Aussi les habiles, ceux qui veulent arriver, lui font-ils simplement la cour ; un jour ou l’autre, ils recueillent la succession d’un grand fonctionnaire qui passe à d’autres fonctions. »
Un siècle plus tard, le comportement de haïtien moyen n’a pas bougé. La politique de métier a fait du marronnage et de la doublure les traits fondamentaux du manque de personnalité qui accable notre société.

Bouch manje tout manje, fòk li pale tout pawòl

La question fondamentale est d’arriver à faire cette ontologie de nous-mêmes pour comprendre pourquoi notre système politique produit tant de boues. Le système politique mis en place depuis un siècle (1902) par la coalition Nord Alexis/Sténio Vincent contre Anténor Firmin/Seymour Pradel a dégagé une boue grandissante. Les couches sédimentaires de ces boues ont connu un certain tassement pendant l’occupation américaine avant l’effet d’épaississement que l’occupation macoute va leur donner. Bouch manje tout manje, fòk li pale tout pawòl. La société haïtienne n’a pas eu l’énergie, la main d’œuvre et la mécanique nécessaires pour extraire la boue des assassins de l’esprit et des tueurs des corps générée par l’occupation macoute. Le duvaliérisme est mort mais le cadavre continue de bouger.

Le dispositif de raclage pour enterrer la pourriture n’a pas été mis en place. Et c’est parce que rien n’a été évacué que la puanteur continue de polluer les esprits. De Nord Alexis à Sténio Vincent puis aux Duvalier père et fils, les forces d’ancien régime ont renforcé leur sédimentation tout en connaissant des mutations. En faisant l’économie de l’investissement dans le réactif chimique d’une vraie révolution pour mettre les pendules à l’heure, nos ingénieurs du changement prennent chaque fois des raccourcis qui se révèlent être plus fatigants qu’autre chose. Cette mécanique est rustique et ne peut pas extraire les quantités de boue produites à grande vitesse. Après la fuite de Jean-Claude Duvalier en février 1986, l’apparition des zenglendos a été la preuve par quatre que les adversaires du changement et les partisans de l’ancien régime continuent avec leur politique de dissolution de la vie alors que la perte de sens qu’ ils ont mise en œuvre est dénuée de toute intelligibilité. Il importe toutefois de souligner que les noiristes duvaliéristes ne sont pas toujours réfractaires au changement. Certains ont fait leur mea culpa en critiquant les racines idéologiques de cette idéologie de mutilation et de destruction.
À ce sujet, la dette des générations actuelles et futures envers le professeur de mathématiques et de philosophie Marcel Gilbert est incommensurable. Sa brochure « La Patrie haïtienne : De Boyer Bazelais à l’unité historique du peuple haïtien » constitue une référence sûre dans la recherche de solutions pour répondre aux attentes d’un pays sombrant dans la honte, l’humiliation et le mal-être. Le peuple haïtien doit donc s’adjoindre de vrais réactifs pour absorber et neutraliser ces éléments. L’épuration nationale est à ce prix. Les investissements de départ, aussi importants qu’ils soient, doivent être consentis pour d’une part diminuer la production de boue et d’autre part créer les stations de traitement pour ces boues qui polluent la société haïtienne. Nous avons perdu 25 ans, un temps qui aurait pu servir à désenclaver l’économie haïtienne et amortir le capital engagé dans la construction de nouvelles bases pour une société plus juste et plus équitable.

Pour les états généraux de la nation et de la démocratie En inoculant le virus d’un pouvoir pathologique et amoral, le duvaliérisme a placé la société dans une spirale diabolique. L’autorité politique devient le seul lieu de réalisation de soi des quidams. Ainsi s’explique le refus d’organisation d’une conférence nationale souveraine permettant de constituer des états généraux de la nation et de la démocratie, première étape vers l’établissement des priorités pour les prochaines décennies. Depuis 1986, la transition s’éternise. Le baromètre électoral enregistre la fragilisation grandissante du système politique après chaque élection.

Après la politique de mendicité internationale et d’extraversion basée sur l’industrie d’assemblage imposée par les Duvalier, après l’expatriation forcée des cerveaux et cadres du pays orchestrée par Papa Doc et ses tontons macoutes, après la politique de peur et de répression par l’autorité militaire dans la période post-duvaliériste, l’anarcho-populisme a placé Haïti sous une occupation étrangère aux conséquences incalculables sur le psychisme des générations actuelles et futures. Selon la philosophe américaine Judith Butler, « l’assujettissement consiste précisément en cette dépendance fondamentale envers un discours que nous n’avons pas choisi mais qui paradoxalement initie et soutient notre action ».
Jamais le désir de subordination des autorités haïtiennes n’a connu les sommets atteints au cours des dernières décennies ! La vie psychique des générations formées dans le reniement de leur être profond est appelée à s’en ressentir profondément. Puisse le départ de Préval être l’étape finale d’une transition de douleurs et de souffrances sur une terre jonchée de murs et de barrières qui forment le labyrinthe de l’exclusion ! Les commandos de la pensée doivent se mobiliser au tir nourri et à l’écriture à la mitraillette pour produire le meilleur et éviter un énième échec de l’intelligence devant la connerie.

La mayonnaise de Préval n’a pas pris et l’opération Jude Célestin a été un échec. Mais Préval/INITÉ risque de rentrer par la fenêtre quand on lui a fermé la porte. Le nouveau président élu le 20 mars risque d’être le prisonnier d’INITÉ si ce dernier a une majorité claire au parlement. Les démocrates ne doivent pas être timorés. Il importe donc de s’investir dans ce deuxième tour pour empêcher qu’INITÉ gagne frauduleusement 38 nouveaux sièges à la Chambre des Députés. Remarquons que le courant INITÉ a 53 candidats participant au second tour. Les démocrates doivent se pencher sur ce second tour pour donner au nouveau président élu une plus grande marge de manœuvre. Et dans ce cadre, le CEP doit être tenu sous haute surveillance. Ne pas se tromper de cible c’est prendre conscience de tout cela.




BÔ KAY NOU


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