Mise à jour le 12 juillet
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Dimanche 20 août 2017 06:12 (Paris)

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« Un après-midi avec Roumain »

Le documentaire du cinéaste Arnold Antonin sur Jacques Roumain est une réussite du point de vue de la réalisation. Arnold Antonin nous avait habitué à des documentaires assez réussis sur certaines personnalités du monde culturel haïtien. Mais son travail sur le célèbre romancier est d’une grande originalité : l’on découvre sur un mode intimiste des facettes peu connus de Jacques Roumain avec bien sûr, comme dans tout classique du genre, des interviews de ses parents, de ses amis, des images inédites d’archives.

Texte proposé par Roody Edme

Saviez-vous que Roumain était le grand ami de Sylvio Cator et qu’il lui a même dédié un poème d’une rare beauté ? En hommage à sa légendaire prestation olympique. Peut-être, mais saviez-vous que Roumain lui-même était un champion de boxe de l’université de Zurich et qu’il était d’un tempérament bouillant à provoquer en duel, quitte à s’excuser publiquement après auprès de son « frère ennemi » Philippe Thoby Marcellin » ? Tenez, ce croisé du premier parti communiste haïtien était bien un mondain des salons de Port-au-Prince, un dandy à la conversation brillante, que les jeunes filles des « villas roses » admiraient, et ce malgré un discours et des actes de marginal révolutionnaire qui effrayaient leurs parents.

Ce fils de la bourgeoisie, mulâtre de son état, et qui par un jour d’humeur révolutionnaire, renonça de son plein gré à la fortune de ses parents était aussi adulé par les gueux des quartiers pauvres, comme le témoigne un de ses anciens camarades Max Sam.

Ce dernier raconte avoir une fois prononcé le nom de Roumain dans une chaumière à la Saline pour voir tout de suite s’illuminer les yeux du maître des lieux, qui le reçu dès lors en camarade. Le nom de ce fils de la bourgeoisie qui avait pris des risques pour les masses, au point de faire de la prison à quatre reprises, était comme un sésame qui ouvrait toutes les portes dans les quartiers populaires.

Je m’étais toujours dit que « Gouverneurs de la Rosée » en plus d’être une célébration de la terre haïtienne, était un des plus beaux romans d’amour que je connaisse. C’est ce que, nous révèle le documentaire qui nous livre avec bonheur des «  fragments du discours amoureux » de Roumain à sa femme Nicole Hibbert, notre révolutionnaire fougueux était un amant passionné, une belle plume de la littérature tendre.

L’auteur de « l’analyse schématique » n’avait rien du révolutionnaire sans cœur, sorte de « robot soviétique » des films de la guerre froide, ni du romantique rêveur qui fantasmait sur l’humanité généreuse pendant que les autres faisaient la guerre.

A propos de la guerre, saviez-vous que l’homme n’était pas dépourvu de contradictions idéologiques, qu’il a éprouvé une brève fascination pour Mussolini, pour donner plus tard un coup de main à la résistance française et se liguer avec d’autres militants contre le fascisme et ses suppôts à travers le monde ?

On rapporte qu’il aurait avec d’autres partisans interrogés un espion allemand dans son appartement à Paris.

Tout ceci fait partie de la légende de l’auteur de « la proie et l’ombre », chevalier blanc de la lutte contre l’injustice, les préjugés noiristes et mulatristes, et l’impérialisme.

Il y avait le romancier à la plume heureuse et parée des couleurs du terroir, le savant anthropologue, soucieux de nos racines africaines et indiennes, le collaborateur et assistant de Marcel Mauss et d’Alfred Métraux.

Il y avait aussi le visionnaire, celui qui se demandait si un jour l’occupation ne reviendrait pas, à cause de nos insoutenables légèretés. Il y avait le grand ami, celui qu’on n’oublie pas et que célèbrent en chœur les plus grands de la littérature comme : Guillén, Brière, Roussan Camille.

Et puis, il y eu ce fameux discours, hommage de ses collègues écrivains, lu devant la caméra d’Arnold Antonin par une ancienne militante du parti d’Entente Populaire et qui avait, adolescente, assisté aux funérailles.

Un discours au titre évocateur « nous garderons le Dieu ».

Mais l’œuvre cinématographique d’Arnold Antonin est un délice sur le plan des choix misicaux et des ambiances d’époque ponctués des fulgurances du piano de Micheline Laudin Denis dont les notes racontent à leur manière le parcours de cet homme exceptionnel.

Les étudiants et les écoliers apprendront beaucoup sur l’œuvre de Roumain mais aussi sur les époques qu’il a vécu, sur Picasso, Dali, Maiakowski, sur la saison des amours célèbres d’un siècle surprenant de violence et de création.

Le siècle de la lutte du « bien » contre le mal absolu des guerres fascistes. Une époque comme dirait Alain Badiou où « La mort est finalement le seul nom possible de la liberté pure...la seule chose qu’on ne puisse pas vraiment suspecter ».

Et le fil conducteur pour saisir tout cela est l’art, celui de Roumain certes, mais aussi celui d’un cinéaste qui remonte le temps par la magie d’une écriture cinématographique pour nous faire revivre la légende d’un siècle.

C’est la mise en scène de la différence minimale dont parle le philosophe, la différence entre le lieu et ce qui a lieu dans le lieu, le maintien de l’allusion géométrique qui donne au réel toute sa vérité. Roumain est représenté et joué par des acteurs muets dont les gestes et les pauses sont traduits dans les textes mêmes de l’auteur, par des voix off de diseurs consommés.

Rien n’est donc laissé au hasard et le film s’ouvre sur l’écran comme un beau livre avec ses chapitres, les moments forts de la vie d’un homme qui n’avait pas peur du doute, qui savait qu’il pouvait être faible, très faible, c’est peut-être cela la force véritable.

Le spectateur n’oubliera pas les images attachantes de la dame Henriette Roy, la première fiancée de Roumain, celles d’Odette Roy Fombrun évoquant un Roumain encore vivant dans sa mémoire, la contribution de Max Sam et de Max Vieux ses compagnons de combat et de lecture démystifiante, de ses neveux, de toute la famille Roumain qui a accepté de feuilleter pour le public, ce grand album de famille d’un père, d’un oncle ou d’un frère qui appartient à toute une nation.

Il y eu aussi des incises fort à propos du dernier colloque universitaire sur Roumain qui achevaient de donner au documentaire, la caution scientifique de nos chercheurs d’ici et d’ailleurs.

A la fin du film, il m’est venu ces vers du poète : « Désastre, la tête a trop penché...a trop risqué sa tête...a crevé la toile des rêves ».




BÔ KAY NOU


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