Mise à jour le 12 octobre
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Dimanche 22 octobre 2017 21:26 (Paris)

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Poème de Saint-John Kauss

MES DITS MANICHÉENS

à Esther

« J’ai dépassé le lieu de moi-même le lieu d’être moi. »
(Aragon)

Malgré ce long silence où tu danses
malgré l’enjeu de la page blanche où tu te caches fuyant cette terre torturée où s’épuise le désir

malgré l’incision de la langue et le manuscrit du prophète qui fait parler vestales et autres mémoires sensés du territoire
malgré l’absence entretenue et la violence où tu te perds autant dans la nuit musquée et froide d’où tu témoignes de l’ingénuité de la mélasse sous les ruines

comment parler de toi dans le chaos de la féminité et regarder vers toi l’involution du romarin autour de la terre

je dis l’amour je dis la soif de l’amitié au plus-que-parfait n’étant en faute que devant toi qui me parles souvent les yeux baissés entre autres choses

je dis la faim je dis la liberté aux prisonniers plus que jamais dans les délices effarées de la terrasse humide que tu occupes
dans les mots et dans mes rêves jumelés que tu peuples
je dis la quérulence des appels à la fraternité plus que tout hormis le fleuve qui abrite les herbes folles et les mailles de la réconciliation

si tu me parles de cette terre / ce pays d’où je viens / ce lopin de contrebandiers criant naufrage à qui mieux être dans l’imparfait futur et la traîtrise des vieux baisers

que dit cette pause dans les hauteurs dont tu t’enveloppes
ô mon aimée
ô ma douleur

que disent ces mots dans l’aube de ta bouche sinon l’écho des aquarelles autant que celui de la pierre qui s’ouvre dans les filets du marinier

que dit l’enfant qui nous observe dans la rivalité des heures malgré le doute et les angoisses de la luciole

que disent la nuit et ses défuntes noyées dans les maux dans la faim du quotidien
le ciel à dessiner contre l’affolement des fleurs et le silence anonyme des étreintes

le poème murmure son secret arraché de l’inavouable lutte contre l’ombre des dalles

le poème contemple les mémoires / complices des vœux et des psaumes de l’épousée
immaculé de ce delta de mots qui se plient aux doigts du sédentaire

le poème délie sa défaite et ses plaintes jusqu’à l’épaule / jusqu’à ce télégramme pour être libre envoyé aux prédateurs

et tel se croit poète au bout de sa nuit comme ce cierge qui brûle à demi-mot mais dans l’élargissement des larmes capitales

avant il y avait les mots égarés dans la bibliothèque le bonheur d’être frère
et la gloire d’élire une patrie

avant il y avait les fiancés et le train qui part la grandeur d’être poète
et la rage de bâtir un pays

avant il y avait l’amitié et l’enfance la chance de rêver
et les rumeurs de mille magies

avant il y avait le bruit d’ailes de l’oiseau les jeux de ruelle
et la bonne garde du voisin

avant il y avait les fleurs cueillies pour une fille le bonheur d’être aimé
et le quartier qui s’endort

avant il y avait les tourterelles les puits à eau les contes de fées
et les anciennes querelles

avant il y avait les chrysanthèmes du mois d’août les amours de nylon
et les songeries de jeunesse

avant il y avait les cerfs-volants de l’été les réjouissants qui font carême
et les badauds qui trichent aux cartes

avant il y avait les demoiselles qui gardent souvenance de quelques lointains baisers les maudits voyeurs
et les petits écoliers qui prennent la route

mais avant il y avait la chaleur de l’entente l’humidité recueillie du silence et les mystères de la ville qui déplaisent

et si belle que fût cette île qui porte couronne de morts de veuves et d’orphelins
je parle de cette terre partisane et de quelques arpents de ciel où convergent à grands pans la liberté et tout ce qui est à recommencer
je parle de cet océan de nègres qui calculent de craie à l’ardoise
je parle d’une île impaire abandonnée comme une honte
je parle de ma terre et plus qu’un simple murmure entouré d’oiseaux
et de chants sauvages

ce que je pense de toi n’est au plus qu’un regard inachevé que l’ombre de toi-même dans les vicissitudes du quotidien

je pense aux pas croisés devant les portes de l’enfance
je pense à l’enfant afghan qui tousse parce qu’il a soif
je pense à la femme croate qui n’a pas assez de nourriture
pour ses enfants
je pense à la femme kurde qui ne finira jamais de plier ses linges
je pense à la femme tchétchène qui partage les affiches dont nul ne connaît l’origine
je pense au poète taliban qui reprend du service et manque à l’appel
je pense aux spéculations de rêves sans fin d’amours libérées
et d’inutiles carnages

si tu me parles de cette longue histoire qu’est la nôtre
de la ville et ses quartiers ses bidonvilles célèbres et ses putains
si tu me parles de ce poète qui passe avec un tambour sous les bras
de la ville et ses fantômes humains ses enfants abandonnés et ses mendiants de rue
si tu me parles de cette violence organisée par ce prêtre fou et prédateur des ténèbres
de la ville et ses fatras de chimères ses assassins et ses métèques de province
si tu me parles de ces longues et petites histoires de quartier de ces filles de canton
de la ville qu’on prend d’assaut et de ces jeunes étudiantes amantes des mots de leur drame
si tu me parles de ces appels sans réponse à la paix de ce professeur célèbre qui part du comté
de la ville et ses remblais de vieillard ses condamnés ses révoltés
si tu me parles de ce silence de mort après le coup d’État de ces oiseaux déplumés par la peur
de la ville qui pleure à genoux de ses tragédies et de ses amours
si tu me parles de ces acteurs et comédiens qui font la fête de la joie désirée qu’on emprunte
de la ville à grand pas qui doit recommencer à vivre de ses douleurs et de ses peines
si tu me parles de Port-au-Prince et ses prisons qui donnent un sens au jour déshonoré
de cette ville et ses buveurs de Rhum ses argentiers et ses contrebandiers à la pelle
si tu me parles de la traîtrise d’avoir faim comme les Cubains
de cette ville qui se défait dans la balance et dans ses plaintes profondes
si tu me parles de l’incomparable refus d’avoir peur la nuit
de cette ville et ses histoires de sang ses carnavals et ses moments de carême
si tu me parles de ces minutes qui me torturent de mes déceptions au bord de la mer
de cette ville qui ne dit rien de son destin de ses passants et de ses adolescentes sans lendemain
si tu me parles de Port-au-Prince et ses tombes qui ont l’air défuntes
de cette ville qui fait semblant d’aimer où l’événement se tait fragmenté
si tu me parles de mon pays où tout n’est qu’encombrement dans la misère
et la folie des fleurs qui poussent à reculons

si tu me parles là où je dis LIBERTÉ jusqu’à l’éternuement

là où tout plaisir suppose la main sur l’oreiller le cœur qui ouvre ses valvules à la coulée du désir le doigt entre les pages que tu lis les yeux comme une barque qui s’échappe
et le poème nu qui te parle n’est que murmure et jurisprudence

passe ton doigt là sur ton front et observe les rides et les méfaits du désespoir
la feuille qui tremble dans les filets des marins d’eau douce l’oiseau-mouche qui porte plainte et le calvaire des écoliers qui ont faim et font la grève

tout a dans ce pays la pitié des regards le bonheur que j’ignore la douleur du départ même si tout est à recommencer entre les voyelles qui manquent aux enseignes et les jurons que l’on se dit

il n’y aura plus jamais de grandes fleurs dans les prés
ni les anémones ni les orchidées
il n’y aura plus jamais de bruits de plume et d’ailes dans les champs
ni l’accent du guerrier dans les jardins d’elfes
il n’y aura plus jamais de prévôts qui font mine de rien ni à se cacher au détour d’un instant
il n’y aura plus jamais de poètes maudits sur les boulevards et si peu de mots pour dire au fond leur douleur
il n’y aura plus jamais de chansons anodines ni de palais en ruines dans nos habits empruntés
il n’y aura plus jamais de journaux condamnés ni de journalistes assassinés parce qu’ils disaient la vie
il n’y aura plus jamais de vacances volées aux ortolans et aux papillons parce qu’ils jouaient aux dés
il n’y aura plus jamais de baisers capturés dans l’accomplissement et la certitude de nos premiers battements de cœur
il n’y aura plus jamais d’arcs-en-ciel à tourner en rond et si peu d’étoiles qui plient bagage
il n’y aura plus jamais d’orphelins et de pareils étonnements dans le partage jusqu’à l’affolement des syllabes au beau milieu des phrases
il n’y aura plus jamais de blessures à condamner après faillite des saisons jusqu’à l’accouchement des vivaces au mât de l’hiver
il n’y aura plus jamais d’approbation aux droits d’aînesse et de royaumes prodigues
comme ce qui furent ma jeunesse et ce passé de regrets
il n’y aura plus jamais d’apologues qui feignent d’ignorer ce que j’écris et ce que dit le poème dans sa douleur
il n’y aura plus jamais assez de mots pour aimer
car toute syllabe a un songe
et tout homme un monceau de terre ou une île sans rues à raconter

ne serait-ce que ces blessures en ton absence qui n’ont pour moi qu’un sens qu’un souvenir où me renaît l’enfance qui s’était tue dans la souffrance

si tu me parles davantage de l’effroi et de la peur à Bagdad de tous ces enfants mutilés au nom de la liberté
de ma douleur physique de n’être que l’ombre et l’homme qu’on lit à pieds nus

si tu me parles ( peu soient-il ) de vieux baisers dans le chaos de ma nuit de cette terre qui se meurt à cloche-pied dans les brouillards de l’anarchie et de l’indifférence

ce que je ferai de tes yeux vagues de nuit grâce à quoi nul ne s’échappe aux tambours de ce peuple jadis magnifique qui chante
et faisait reculer la mer

ma haute futaie de chambres closes
mon héritage et désir de fermenter la chair
ta chair des réclusions libres de plaisir
ma carapace de vigie à surveiller la nuit
des nuits entières sous les bâillements de sentinelles
et d’autres femmes jalouses de notre amour
de nos murmures allongés en tricots fins d’étoiles

dans le silence de l’index …

Repentigny, 10 septembre 2001

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BÔ KAY NOU


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