Mise à jour le 12 octobre
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Pour Mr ANSY DEROSE - 17 Janvier 1998 - 17 Janvier 2012, 13 ans déjà

Á chercher, à créer
Puisque c’est ça ma vie
Je lutte de mon mieux, etc.
Car je veux être utile à ma communauté »

Par Magloire Demesmin
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Il a le râble fin, une mâchoire de viking, un sourire envoûtant, des dents blanches comme du lait de brebis, les yeux gris et sous la chevelure blonde, un front taurin cherchant inlassablement l’inspiration. L’homme est de grande taille, musclé et plein de sève. Un mètre quatre vingt de muscles tendus vers l’absolu comme le sont d’ailleurs la plupart de ses chansons.

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ANSY DEROSE

De toutes manières, M. Ansy Derose fut un maître de l’absolu au sens poétique et pictural du terme. Rappelons nous ce 17 Janvier 1998 : 13 ans… qu’Ansy est passé à l’orient éternel. Par exemple, cette chanson pourrait servir d’épitaphe à ce grand patriote qui ne cessait de dire qu’il passait tout son temps :

- Á chercher, à créer
Puisque c’est ça ma vie
Je lutte de mon mieux, etc.
Car je veux être utile à ma communauté »

Il aurait pu faire sienne aussi cette phrase de Jean Ferrat « Je ne chante pas pour passer le temps ». En effet, M. Ansy Derose ne chantait pas pour passer le temps dont il savait justement qu’il était compté.

Quarante ans pour faire une œuvre et autant pour donner sens à sa vie. Écrire plus de 200 chansons en abordant les thèmes les plus variés pour un artiste haïtien est un record absolu compte tenu du peu de considération que l’on a en général pour les artistes dans ce pays.

Chez l’auteur de « Thérèse » la vie est avant tout une philosophie, bref une façon de vivre, qu’il appliqua avec brio. Aller vite, aimer vite, créer vite, penser vite, écrire vite sans rêvasser, s’occuper de mille choses à la fois, ainsi agissait M. Ansy Derose.

Décorateur, professeur de mécanique, peintre, compositeur, chanteur, on peut ajouter metteur en scène car la plupart de ses clips sont désormais disponibles sur Internet. Cet éclectisme prouve, si besoin est, qu’Ansy Derose savait choisir avec beaucoup de finesse et de précision les images, donc les messages qu’il comptait faire passer dans la société haïtienne.

Les artistes sont des fonceurs dont la vie claque l’éclair : il annonce la foudre. Celle d’Ansy fut parfois subversive, tapageuse, mais toujours source de créations sublimes.

Au grand rendez-vous de l’histoire heureuse ou malheureuse, surtout celle de son pays, il a toujours su répondre présent avec fracas. Parfois c’est à son corps défendant qu’il se lance, dans la mêlée. Ainsi quand les autorités américaines nous accusèrent d’être les porteurs du virus du sida, le sang de notre patriote ne fit qu’un tour.

Avec la foi du charbonnier, il défendait, envers et contre tous, une certaine dignité nationale. À chaque fois que notre malheureux pays était indignement attaqué, nous pouvions compter sur lui pour nous défendre.

Connaissant l’histoire, la grandeur de son pays et surtout le rôle joué dans les relations internationales, il fut facile pour lui de renvoyer les autorités américaines devant leur haine farouche de la première nation noire au monde. Nous dirions même leur obsession à toujours mettre sur le dos des haïtiens, ce qui ne va pas chez eux.

Une vision simpliste et réductrice de la société protestante américaine fait de la possession des richesses, un critère d’évaluation. Or les haïtiens, non détenteurs de richesses, sont pauvres, donc sans valeur : cette attitude est précisément dénoncée en filigrane par Ansy Derose :

« Cé vrè pays nou pas gin kob o
Ce vrè pays nous chagè pov o
ou konnin trè byin cé ou ki la koz »

En dénonçant ce racisme exacerbé, Ansy Derose, a déserté le champ artistique pour entrer en plein dans une bataille, dont il savait qu’il était question de défendre non seulement, l’honneur des haïtiens mais au-delà le peuple noir tout entier.

En faisant allusion à l’Afrique par la voix de Yole, il a démontré avoir compris les enjeux et surtout les arrières pensées racistes des autorités américaines :

« Ou invente sida
Pou touyé tout nèg noué
Pou ka kinbé pouwa
Pou fè la lwa »

Dans cette sublime composition où il a interpellé avec véhémence l’organisme américain « FDA = Food And Drug Administration », notre patriote fait flèche de tout bois. Il convoque l’histoire pour mieux étayer ses arguments.

Quand il fait allusion à « Savanah » et met en jeu la rime du mot « ingrat » le chanteur est artistiquement et patriotiquement au sommet de son art. Les jeunes à l’époque étaient offusqués par cette bêtise des autorités américaines - alors le message de M. Ansy Derose tomba à pic dans leurs oreilles et malgré la dictature, des manifestations eurent lieu en Haïti.

De l’acte de chanter à celui de défiler, il n’y a qu’un pas que le chanteur franchit sans l’ombre d’un doute. En 1990 il défilait avec ses compatriotes à la tête d’une manifestation grandiose à Washington pour dénoncer cette « déclaration criminelle ».

« Ou ingrat ou sans mémoire
Oublié savanah
Ce nous mi’m haïtien
Qui vin bo lan-min
Ou pa ta fè nou sa »

En fait, il reproche aux autorités américaines, leurs arrogances et leur amnésie quant à la générosité de nos illustres ancêtres qui se sont battus à Savannah pour leur indépendance. Au-delà de méconnaître l’histoire, il leur reproche de commettre l’irréparable contre le seul peuple dont ils ont reçu de l’aide afin d’être libres et ce, de manière désintéressée.

La force d’Ansy Derose est qu’il ne jouait pas à l’artiste engagée, il sortait de son mutisme au moment précis où l’histoire lui exigeait d’intervenir. Cette chanson écrite dans la foulée de cette indignation est un chef d’œuvre d’un grand lyrisme mêlant patriotisme, héroïsme et ce qu’il y a de plus valeureux chez nos ancêtres.

La majorité des chansons de M. Ansy Derose sont d’ailleurs des appels a la fraternité et exalte ce qu’il y a de plus beaux chez ses compatriotes. Cette chanson « FDA ou arrangé » est le cri indigné d’un chanteur issu d’une nation pauvre qui s’élève contre la plus grande puissance mondiale pour dénoncer ses implacables injustices qu’elle n’hésite pas à infliger à un peuple pauvre presque sans défense.

Chaque fois que nous l’écoutons, cette très belle chanson nous donne encore et toujours la chair de poule tellement est profond le sentiment de patriotisme et de dignité. Dignité ou une certaine idée de l’haïtien qu’il est bon de souligner surtout par les temps qui courent. En renvoyant les autorités américaines devant leur inhumanité, il rétablit par là même la dignité de son peuple injustement bafoué.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, nos dirigeants faisaient pâle figure, du moins se portaient-ils aux abonnés absents dans la défense de leurs compatriotes. Tout simplement ils ne disaient rien pour des raisons géopolitiques qui ne nous concernaient pas, - guerre froide oblige. Oui ! Monsieur Ansy Dérose prenait tout seul, la défense d’une nation bafouée en interpellant le « FDA », l’organisme américain.

Et ce, avec d’autant de panache qu’il se plaçait d’emblée dans la grande tradition haïtienne qui consiste à dénoncer et à défendre le faiblesse du petit contre l’injustice du plus fort. C’est ainsi qu’il crée ce refrain avec une musique plus qu’envoûtante au rythme de l’Afrique. La panoplie de la réprobation vise non seulement à défendre les Haïtiens mais aussi les Africains bien que ces derniers n’étaient pas montrés du doigt.

D’entrée de jeu, il dénonce, l’interpellation est totale et l’indignation est à son comble avec ses doigts inquisiteurs, il accuse :

« Péché sida nous pa-p pote-l
Fadeau sida nou pap pote-l o
FDA ou arrangé o
Ou arangé o
Ou vlé krasé nou touyé nou
FDA a paw ou derayé, etc »

Comme toujours chez Ansy, d’un trait, l’essentiel est restitué. En rassemblant toute sa rage dans ce refrain, le moins qui puisse être dit, est que sa réponse fut à la hauteur de la calomnie officielle américaine. Mais grâce à Ansy, l’honneur d’Haïti et ses citoyens est sain et sauf.

Comment ne pas penser à lui quand d’autres chercheurs dans ce même institut, vingt cinq années plus tard, faisaient leur mea-culpa. Nous sommes persuadés que si Ansy Derose était là, il aurait demandé des excuses publiques et officielles. Mais les intellectuels de gauche haïtiens brillent à méditer sans fin sur les errements de Duvalier père et fils ou encore sur la veulerie d’Aristide.

Nous ne sachons pas qu’ils fassent le bon choix car Ansy Derose incarne en quelque sorte tout ce qu’ils prônent. Il erre comme un lémure dans la mémoire de ses compatriotes car ses chansons étaient ses rêves. Et ceux-ci étaient par-dessus tout d’exprimer leurs craintes, leurs peurs, leurs bonheurs et leurs joies.

Du moins, a-t-il composé et chanté jusqu’au bout dans cet espoir et peut être illusion de forger une Haïti nouvelle.

L’humanisme derosien dont chaque chanson réécoutée est une illustration et bouleversante confirmation est un alliage précieux de patriotisme et de préoccupation sociale dans une société en proie à toutes sortes de problèmes.

En condamnant l’attitude des autorités américaines, il n’est pas guidé par une idéologie rance, mais par un pur sentiment patriotique. Il mettait la défense de ses compatriotes, leur dignité au-dessus des contingences idéologiques, d’où la pureté de certaines de ses chansons.

Ce n’est pas, on l’a compris, du lyrisme, ni du militantisme de pacotille à deux sous, mais une philosophie posée en prédicat consistant à prôner la fierté et le respect de chaque peuple comme gage de l’humanisme.

Quant à la jeune génération qui a manqué Ansy Derose, comme un train, pour les vacances, impossible à prendre, nous les invitons à le découvrir par la magie d’Internet*, il vaut largement le détour (youtube.com/emmanuel2008read.com).




BÔ KAY NOU


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